Alsace : mosaïque de terroirs

Réputée pour ses vins aromatiques aux notes de fleurs et aux textures riches, l’Alsace est le paradis pour les amateurs de vin avec son équilibre entre acidité et onctuosité. Mais, l’Alsace a aussi été témoin de nombreux conflits.

Pensez à l’Afghanistan, le Liban ou l’Ukraine, pays à la croisée des chemins de divers empires ou des états tampons conquis et reconquis par des armées envahissantes dont les terres ont été ravagées pour l’influence et le pouvoir.

Histoire de l’Alsace

Les prophètes du malheur ont annoncé ce destin tumultueux pour l’Alsace il y a bien longtemps déjà. L’histoire commença au IXe siècle avec la mort de Charlemagne dont l’ampleur de l’empire ne peut que mener à des schismes et des conflits pour prendre possession du pouvoir et des terres… C’est ce qui arriva en 842 et l’Alsace se trouva annexée aux territoires du Saint-Empire romain germanique. Elle bascula de nouveau durant la Guerre de Trente Ans au XVIe siècle ce qui aura pour conséquences de replonger la région dans un cycle de violence, de famine et de mort. Dès ce moment, les provinces de l’Alsace se trouvèrent sous protectorat français, jusqu’à la guerre Franco-Prusse de 1870. La victoire du général Von Moltke à Sedan résulta en l’assimilation de l’Alsace et de la Lorraine à l’Empire allemand récemment unifié sous Guillaume 1er.

Bien entendu, le fait d’annexer une population contre son gré sema les graines de la discorde qui allait mener à la Grande Guerre de 1914. Suite à l’armistice en 1919, les deux provinces seront restituées à la France, jusqu’au déclenchement du nouveau conflit : la Deuxième Guerre Mondiale.

Cette situation géographique et l’histoire tumultueuse qui en a résulté a permis le développement d’une identité hybride : pas tout à fait germanique, ni française mais une symbiose des deux !

Peut-être que cet état de conflit perpétuel a appris aux vignerons alsaciens à labourer leurs terres avec plus de rigueur ? Est-ce la raison pour laquelle ils pratiquent une taille assurant des rendements plus faibles, mais générant une meilleure qualité ? Pourtant, la notion de qualité perdra un peu de son élan lorsque l’Alsace est intégrée à l’Allemagne suite à la guerre de 1870, car la politique agricole allemande força les vignerons à produire du vin en quantité industrielle.

Et le vin dans tout ça…

Mais sachez que la nature n’opère pas dans le vide… Lorsque l’Alsace était française, elle était la région viticole la plus au nord, tandis qu’une fois annexée à l’Allemagne, c’était la région la plus au Sud. Les tendances de consommation étant différentes aussi entre les deux peuples, les vins alsaciens ont vu leur taux de sucre grimpé pour satisfaire à la nouvelle clientèle allemande… Même les types de cépages plantés changèrent à cette époque. Les Allemands privilégient dès lors des variétés plus vigoureuses comme le Muller-Thurgau et la perception des vins de la région souffre en conséquence. Sans trop généraliser la qualité sera retrouvé ensuite.

Comment décrire un vin blanc alsacien, car les descriptifs sont souvent des caricatures : parfumé à outrance, exubérant jusqu’à être lourd et jouant le jeu entre la sucrosité et un niveau d’alcool trop élevé. Pour ma part, je me souviens les avoir appréciés pendant ma jeunesse avec la même nostalgie des premiers baisers, mon premier blanc ! Mais avec l’âge, mes goûts de l’époque sont devenus moins respectables ou moins pertinents. Rapidement — trop rapidement — on troque l’Alsace pour la Bourgogne. En tout cas, c’était ainsi pour moi. Mon premier Gewurztraminer était la cuvée Bacchus des caves Pfaffenheim. L’exotisme des cépages alsaciens, je l’assimilais presque uniquement avec la cuisine Thaï ou Vietnamienne — une autre association générique, même si véridique. J’y suis retourné, et les deux ou trois premières gorgées m’ont permis de me rendre contre que j’avais évolué car ce vin n’évoquait pas le même charme, ni la même séduction. Et cela tient au fait que ce vin en particulier est produit en quantité industrielle.

J’ai donc dû réévaluer mon approche de la région, un constat qui passe par les lacunes des lois d’appellation.

L’Alsace et l’étiquette

Naturellement, quand on pense à l’Alsace, on pense au vin blanc. Et ils le sont pour la grande majorité (90% de la production). On pense également à la forme de la bouteille en « flûte » typique des vins alsaciens et le consommateur fait son choix par le cépage indiqué sur l’étiquette.

La vinification en mono-cépage permet une identification précise susceptible d’aider le consommateur. Mais la simplification d’une loi ne permet pas de récupérer le particularisme, la spécificité. La question devient : quelle est la spécificité de l’Alsace ? Je pense que c’est sans doute la mosaïque de terroirs qui la compose, c’est sa multiplicité de cépages et les différentes cuvées qu’un vigneron peut en faire.

Qui dit sol, dit terroir, climat, commune. Certains vignerons ont donc commencé à indiquer sur les étiquettes le terme «lieu-dit» qui est une méthode bourguignonne pour indiquer une zone délimitée par une certaine composition géographique et géologique et qui détermine le terroir. Cette méthode à énormément de mérite, même si l’instance bureaucratique en Alsace en pense autrement et les lois d’appellation actuelles ne servent pas bien les vins alsaciens.

Lacunes des appellations

Tout d’abord, au fur et à mesure que les vignerons améliorent leur travail pour mieux refléter leur terroir, les étiquettes devraient mettre l’emphase sur le climat comme c’est le cas en Bourgogne. La qualité des vins de l’Alsace s’est améliorée de manière considérable ces derniers temps, ce n’est pas une coïncidence car il s’agit de la région avec la plus grande concentration de vignobles en bio et en biodynamie. Ainsi, un Riesling qui provient de Muenchberg est totalement différent d’un Riesling de Kaefferkopf. En ce moment, les deux classifications
« Alsace » (régionale) et « Alsace Grand Cru » n’arrivent pas à démontrer ces différences de terroir. De plus, l’appellation « Grand Cru » varie dans son prix, mais également dans la dimension des hectares, alors cette hétérogénéité montre la variation dans le gage de qualité de l’appellation.

Deuxièmement, il y une emphase croissante sur les assemblages de cépages blanc. L’histoire démontre que les assemblages sont le résultat de la co-plantation, aussi commune en Alsace qu’en Bourgogne. Ce qui a aussi changé la donne pour tout le monde c’est la crise de phyloxéra qui a mené à la disparation de plusieurs variétés de cépages ancestraux, entre autre parce que ceux-ci n’étaient pas bien adaptés au greffage.

À l’heure actuelle, les vignerons ont redécouvert un intérêt pour les assemblages de cépages blancs ce qui n’est pas représenter sur les étiquettes qui préconisent l’identification par cépage.

Troisièmement, le prix du Pinot noir bourguignon est rendu excessivement dispendieux. Le Pinot noir fait en Alsace devient de plus en plus sérieux mais continu à être ignoré par l’appellation « Alsace Grand Cru » qui ne reconnait que les cépages blancs, alors que ce cépage fait partie, en Alsace, d’un héritage depuis le Moyen Âge lorsqu’il fut amener par des moines bourguignons.

Donc, les lois gouvernants les appellations en Alsace sont généralistes et incapables de rendre hommage à la nature particulière de la plus grande force motrice de la région: les vignerons-artisans.

Les lois ont atteint leur but premier, il y a presque 40 ans, pour des fins de commercialisation des vins de l’Alsace. La décision arbitraire dans le choix de ce qui est “noble” ou non en tant que cépages et méritant la mention « Grand Cru » a certainement teinté le choix des vignerons dans la plantation de cépages pour des fins de commercialisation. En conséquence, des vieilles vignes de Sylvaner ou de Pinot Blanc ont été arraché et les vignerons qui les ont gardé ne peuvent commercialiser leurs vins avec l’appellation « Grand Cru» ce qui rend ardu leur mise en marché. Cette loi a donc, pour des générations entières de buveurs de vin, donné la perception que ces cépages étaient minces, simples et sans-intérêts.

Alors, je vous conseille de ne pas ignorer l’appellation régionale « Alsace » puisque beaucoup de vignerons de qualité s’y retrouvent par dépit. Faites donc votre recherche de vin alsacien avec les mêmes critères qu’un vin de Bourgogne, et ne boudez pas les vins qui sont offerts à un prix plus modeste, vous pourriez être surpris par la production d’un vigneron-artisan alsacien.

En voici quelques uns que je propose au Restaurant les 400 coups :

“Sentier Sud”, Lieu-dit Sunngass, Hubert et Heidi Hausherr. Assemblage de Riesling et de pinot gris qui est droit,  subtilement texturé et d’une finesse remarquable. Provenant  de la commune hautement qualitative d’Eigeisheim, représenté par la QV.

Sylvaner by Jean-Pierre et Chantale Frick. Voulez-vous redécouvrir le cépaga que les autorités de l’appellation méprissent mais qui figure sur les cartes de vins de tout le restaurant respectable à mon Montréal? Représenté par Primavins.

Clément Klur, Pinot Noir. Le Pinot Noir d’Alsace peut atteindre des profondeurs et une  persistence en bouche qu’on ne pensait pas auparavant. À ESSAYER! Représenté par Syl-vins.

Les bons choix à la SAQ

Domaine Albert Boxler Pinot Blanc 2015

 C’est aujourd’hui Jean Boxler, petit-fils du fondateur, et sa femme Sylvie qui dirigent le domaine de 13 hectares.

Voir la fiche SAQ

Albert Mann Gewurztraminer 2016

Un produit bio importé par Balthazard

Voici la fiche SAQ

Léon Beyer Pinot Noir 2015