Bojo nouveau réévalué

Nos décisions vis-à-vis du vin sont teintées par une certaine sélectivité. Un dégustateur ouvert doit naviguer une ligne fine entre cette dite « sélectivité » et le préjugé. Un adepte à déchiffrer une étiquette s’imagine déjà ce qu’il y a dedans. Parmi les commentaires péjoratifs que j’entends lorsque des clients feuillettent la carte des vins, figure : « Ouach, du Beaujolais nouveau, non! »

Décidément, comme pour les vins allemands, le Beaujolais suscite des réactions pour la majorité négative. Souvent les commentaires sont faits par des gens un peu plus âgés qui classent ces vins selon leurs expériences de jeunesse alors que leurs palais ne sont pas encore mûrs par le temps.

Avez-vous goûté un beaujolais récemment ? D’accord, un Moulin-à-Vent ou un Morgon peut-être ? En termes de profondeur, les crus ne déçoivent pas. Mais pour le consommateur qui veut un vin juteux et droit qui donne envie de boire une bouteille à lui tout seul, le gamay à jus blanc offre maints exemples dans ce style. Ne sous-estimons pas les vins solidement ancrés dans le confort, le solaire et surtout le fruit.

Cela dit, je peux comprendre qu’on ait pu goûter des exemples de Beaujolais nouveau sans âmes, industriels et insipides. Mais ouvrez votre esprit et arrêtez de focaliser sur l’étiquette. C’est pour cela que je prône de plus en plus une dégustation à l’aveugle. On s’abandonne à nos sens et on écarte nos préjugés.

Je pense que la dégustation à l’aveugle révélerait à quel point ce vin délicieux et satisfaisant peut être charmeur.

Les crus du Beaujolais cherchent des prix de plus en plus élevés. Il n’est pas anormale de voir des bouteilles de Morgon ou Moulin-à-Vent grimper dans les trente à quarante dollars la bouteille. Certes, la profondeur, l’élégance et leur amélioration dans le temps en font des rapports-qualité prix intéressants. Mais n’oubliez pas si facilement le vin jeune et scintillant que ces vignerons peuvent faire avec leur vin d’entrée de gamme, et 20$ pour un bon vin ça vaut la peine tout le temps.

Bojo novembre, ce n’est pas bojo tout le monde

Commençons par nuancer le bojo nouveau version novembre et celui plus sérieux commercialisé 4 à 5 mois plus tard. L’exemple du beaujolais avec lequel la majorité d’entre nous sommes familiers est commercialisé le troisième jeudi du mois de novembre. Ce vin a reçu autant d’amour qu’un repas cuit dans un four micro-onde. Pour assurer une mise-en-marché plus rapide, le vin est dénaturé : on ajoute des levures qui transformeront le sucre en alcool plus vite. La macération carbonique, obligatoire pour le Beaujolais Nouveau, met une emphase sur les notes de fruits un peu bonbon, mais celle de la banane ressort le plus souvent. L’identification de la banane est liée à la levure 71B et non au cépage Gamay. Dès qu’on ne peut plus parler de saveurs non-artificielles, je me désintéresse. Vous devriez en faire de même.

Rendons hommage toute de même à l’homme qui a permis ce triomphe : Georges Duboeuf. Grâce à Duboeuf, le bojo est un des vins les plus bus au monde. Mais à quel prix, parce que c’est également un vin qui souffre du stéréotype. Quand la stratégie commerciale l’emporte, le vin, selon moi, en souffre parce qu’il n’a pas eu assez de temps dans son cheminement avant d’être embouteillé. On est laissé avec un style mince avec une bouche fluide sans tannins et un fruit… qui manque de profondeur. Comme l’affirment plusieurs dégustateurs expérimentés, « il n’y a pas place pour la déception, puisque c’est du presque vin. » Je ne suis pas là pour examiner si les raisins devraient pouvoir provenir des sites d’un des dix crus—c’est l’affaire de l’AOC. Mais rappelons cette loi importante : tous les raisins voués au bojo nouveau doivent être récoltés à la main. Cependant, cela ne change en rien le caractère générique du vin, sans âme et sans effet millésime.

Est-ce que le « nouveau » est nécessaire?

J’ai réappris à aimer le bojo parce que j’ai gouté des exemples qui sont bien faits. Je pense, tout d’abord, que celui-ci devrait-être commercialisé plus tard. Ayant une part plus sérieuse, plus charmeur et moins bonbon, un bon bojo peut rayonner. Les exemples de ce type de vin ne manquent pas. Et on peut y apercevoir des effets millésimes. Les 2015 démontrent un fruit gourmand, fort apprécié au nez pour son côté compoté ! 2016 a de la retenue, plus de fraîcheur et une touche de pierre minérale qui est plus dans mes goûts parce que moins exubérant.

Pour trouver des bons exemples de beaujolais nouveau, fiez-vous à un producteur de crus du Beaujolais. C’est suivre le dicton : « un bon vigneron refuse de faire du mauvais vin. » Le vin que je recommande cette semaine provient d’Anthony Thevenet (agence Les Vins Dame Jeanne) à Villé Morgon. Ce jeune producteur qui a à peine trente ans est un disciple de Georges Descombes et Jean Foillard et à 20$ pourquoi sans passer. Mention spéciale à France Gonzalvez dont le bojo primeur 2016 (agence PrimaVin) vous rappellera votre enfance à courir dans les champs de framboises.

Bons choix à la SAQ