Le vin rosé

Les mœurs et les coutumes jouent sur nos manières d’appréhender le monde et particulièrement en ce qui concerne la diffusion du savoir. Lorsque nous pensons au vin rosé, nous prenons pour acquis que c’est un « style » de vin moins sérieux que le vin rouge ou le vin blanc. Cette nonchalance vis-à-vis du rosé est le résultat de sa perception estivale et à sa manière d’être commercialisé.

Les habitants du Midi français consomment le rosé uniquement en été. Les bouteilles s’ouvrent à la plage, en terrasse ou en pic-nic. On enchaîne le rosé, souvent bu avec du melon ou tout seul, par du vin blanc ou du rouge. Le rôle du rosé est d’être désaltérant, axé sur des notes de pamplemousse, de framboise ou de fraise. Nous n’allons pas entrer dans le débat sur les levures sélectionnées pour donner ces arômes. Reste qu’avec une telle boisson on cherche avant tout à se faire plaisir sans flafla. Une fois que le besoin immédiat est satisfait, on passe à autre chose. D’ailleurs, qu’elle était le nom du domaine…? Ça nous est égal de nous en rappeler !

Ces perceptions simplistes par rapport au rosé découlent aussi du fait que ce dernier est souvent le premier vin à être commercialisé par un vignoble. Le rosé est un vin jeune qui permet au vigneron de faire entrer des sous dans les coffres en attendant que ses blancs et ses rouges soient prêts. C’est un vin qui ne demandent ni un long élevage, ni un passage en fût, l’essentiel c’est qu’il soit prêt pour l’été.

Pour compléter cette tendance un peu néfaste, il y a un dernier coupable : nous, les restaurateurs. Nos cartes de vins sont garnies de rosé parce que les clients désirent en boire l’été et qu’une pléthore de rosés inonde le marché durant cette période. Nous reproduisons la même logique qui nous a été appris. À l’ITHQ (l’Institut de Tourisme et d’Hôtellerie du Québec), la métaphore de l’île déserte est souvent utilisée pour parler d’un vin exceptionnel qu’on pourrait boire à perpétuité. « Le rosé, » comme disait mon professeur Pascal Patron : « on peut s’en passer ». Pourtant, il me semble qu’une île déserte est l’endroit idéal pour boire du rosé… non ?

Évidemment, mon objectif en écrivant cet article est de maintenir haut et fort que le rosé sérieux existe.

Par sérieux, j’entends avec une complexité et une profondeur capable de se marier avec des plats de résistance. Bref, des rosés qui méritent une place au centre de la table. À Bandol, en Provence, les rosées ont toujours eu la réputation d’être les meilleurs de France. La bouteille peut atteindre les 25 $ et plus… Un prix raisonnable pour un rouge ou un blanc, mais rarement va-t-on investir autant pour un rosé. Ici, il s’agit de rosés qui ont reçu une attention particulière durant la vinification et peuvent même être issue d’une vendange parcellaire. Le Domaine du Gros Noré fait un Bandol rosé au même prix que leur Bandol rouge et pour cause : il est aussi complexe que rafraîchissant et beau.

Oui des rosés de terroir ça existe !

Nous nous attardons sur la France, mais le rosé qui m’a le plus étonné cet été provenait de l’Espagne. Réalisé par le vignoble, Barranco Oscuro, avec des altitudes importantes d’Europe occidentale, en Andalousie à 1 300m d’altitude. La cuvée se nomme Salmonidos, une référence non à la couleur saumonée mais à la combativité du saumon lors de sa remontée du courant. C’est un rosé de pressurage directe fait avec du pinot noir qui a des tensions minérales et des textures crémeuses surprenantes. La couleur est beaucoup plus soutenue aussi. « Mais est-ce toujours du rosé ? » me demandent certains clients au restaurant quand je leurs verse un verre et moi de répondre :

« Buvez avec le cœur et non avec la tête »

Bons choix à la SAQ